Sortie en octobre 2009

Vestine

 

Une jeune femme noire, 27 ans environ est assise sur un canapé. A côté d’elle une jambe, posée sur un coussin… 

 

     extrait « Il faut dire que le type en question était un antillais à peau bleue et moi les nègres je ne pouvais plus les voir en peinture, tous des soldats et des tueurs alors quand le facteur sonnait à la porte je courais me planquer dans l’armoire, j’aurais rampé rien qu’à l’idée qu’il me touche, il portait sûrement une arme dans son sac, il pouvait nous arroser à tout moment, tchak-tchak-tchak, avec son sourire et sa peau bien cirée, mais moi je savais, je la connaissais la joie des hommes en armes, quand ils rient et tirent dans les têtes, comme des ballons ou des pastèques, tchaktchak-tckak, ils rient au feu d’artifice des têtes éclatées ! » 

    extrait : « J’avais appris à parler français et c’est comme si les mots chassaient l’Afrique. Je lisais Zola, Mon bel oranger, des histoires de Rois Louis, de Révolution Française; à la télé je regardais les pubs où des jeunes habillés comme des sacs rivalisaient en Nike, Adidas, Schott et j’embrouillais les marques, j’embrouillais le monde, un jour à baigner dans le sang des morts, un autre à rêver devant un paire de baskets vraiment trop cool. A l’école –direct en CM1- une dame martelait que les plaques de dix forment une centaine, que le verbe fait l’action, que trois fois quatre égale douze. En Afrique, j’avais appris des choses qui n’existaient pas ici. Des choses violentes. Que la colère germe comme des petits haricots rouges dans le cœur des soldats. Que la mort frappe en plein jour, et qu’elle pue. »

Vestine Mukagataré “celle qui vient de la pierre” raconte pèle-mêle les vaches alsaciennes, Nine et ses drôles de cigarettes mauves, les règles de grammaire, la course pour ne pas mourir, la thérapie avec le bon docteur Bernstein, l’amputation, les trous dans la mémoire pointilliste, les stigmates qu’elle porte gravés sur sa peau, les bébés rouges ou les corps carcasses… Et le monologue jaillit, interpelle, avec au coeur du récit, comme une plongée en apnée, les cinq jours terribles où Vestine se perd dans l’enfer du génocide rwandais. 

J’ai voulu aller sous la peau pour dire l’indicible, mêler la lumière au sombre pour raconter l’histoire de Vestine. Il m’a fallu travestir l’intime, prendre de la distance avec la Vestine trop familière pour aller toucher, chez moi et l’autre, la justesse d’une cadence, d’une voix

Virginie Jouannet Roussel

  

Quand le ciel vous rattrape…ou les méandres des petits ruisseaux

Lundi 23 mars au matin, alors que je bouquinais (en me demandant avec mon second cerveau reptilien s’il serait vraiment difficile de renoncer à l’écriture, ça m’arrive, oui, oui!) j’ai reçu un coup de fil. forcément le SAV de Carrefour, je l’attendais, vu que ma machine à laver a rendu l’âme après 9 jours de vie et de loyaux services, noyée par ma chaudière encore sous garantie…je sais…je m’étale, mais c’est pour mieux raconter ma surprise quand j’ai entendu «les éditions Actes Sud» En dépit du brouillage, j’ai bien compris qu’il fallait oublier l’électro-ménager. (Le SAV est toujours muet, du reste)

Par un méandre comme la vie en propose souvent, l’éditrice Actes Sud était jurée dans un concours théâtral, le prix de la ville de Guérande. J’avais envoyé un monologue il y a quelques mois… Je reviendrai sur ce concours, mais je dois d’abord résumer en quelques mots l’histoire de «Légende Noire».

En 94, je fais une rencontre déterminante, celle d’une enfant d’une douzaine d’années, rescapée des massacres Rwandais. Amputée, ne sachant ni lire ni écrire, ne parlant pas français, Vestine vient d’arriver à Strasbourg. Je ne m’attarderai pas sur ses années françaises, mais j’ai noué avec elle un lien de tendresse aussi fort que singulier.
Il y a trois ans et demi, Vestine me demande si je veux bien écrire son histoire, et surtout raconter les cinq jours terribles durant lesquels elle a vu mourir les siens et où elle a été grièvement blessée. La mémoire de Vestine est pointilliste, si bien que j’écris un texte assez particulier, une sorte de témoignage romancé hybride (voir plus bas). 

Je laisse finalement le texte reposer dans un tiroir, je passe à autre chose mais j’en garde un sentiment aigre doux…

L’été dernier, coup de palu, je décide un matin de réécrire le texte; non pas sous une forme journalistique, je m’en sens incapable, pas plus à ce moment de ma vie qu’avant, je ne le «sens pas» ainsi, j’ai l’intuition que si je renâcle tant, alors mes raisons sont bonnes.
Je n’ai pas souvent ce genre d’état d’âme pour mes textes fictifs, je peux couper, jeter, retailler avec pas mal d’aisance. (j’ai dû être tailleur dans une vie antérieure…ou Jivaro)
L’histoire de Vestine, non…
La seule façon possible c’est de m’éloigner d’elle, de la rendre plus fictive à partir du moment où elle arrive en France. Il me faut oublier la Vestine qui m’est intime, la trahir pour mieux la servir, en quelque sorte, tout en respectant l’élan romanesque.
Je veux frapper fort, saisir aux tripes d’emblée, sans la distance poétique ni la mémoire pointilliste que j’ai «brodé» auparavant.
Ce sera donc un monologue théâtral. Une jeune femme noire, 25 ans environ est assise sur un canapé. A côté d’elle une jambe. Et le monologue jaillit, raconte, interpelle. Je garde le cœur du récit, ces cinq jours terribles, mais je coupe, j’élague jusqu’à la moelle…

Le texte est tout juste terminé que je tombe par hasard sur une affiche de concours. Cela m’amuse et me rappelle mes débuts en littérature, dix ans de concours de nouvelles avant qu’un recueil ne soit publié. L’édition théâtrale est difficile d’accès, je décide de me lancer à l’eau, même si mon texte, à peine sec, n’a pas reposé les semaines réglementaires dans mon tiroir avant l’ultime relecture, nécessaire pour un regard distancié.

Et puis «j’oublie»…l’habitude des concours m’a donné cette légèreté là. Je n’attends pas, ou plutôt sans impatience…combien de «non» ai-je reçu pour des médailles, des prix et quelques «oui»…D’autant qu’une fois encore je n’ai pas fait dans la norme rigoureuse…

Nous voilà revenus à lundi matin, à ce coup de fil d’Actes Sud. Quand la dame -charmante, forcément charmante!!!- me dit qu’elle a lu et s’est enthousiasmée pour «Légende Noire» je me demande par quel miracle… tout bêtement parce qu’elle a été jurée pour ce fameux concours. Trois autres personnes l’ont lu, trois qui le veulent pour une collection jeunesse/jeunes adultes qui favorisent les textes «lus»; elle s’appelle «D’une seule Voix»
Il y aura quelques corrections à faire, le titre à changer, sans doute «Vestine» tout simplement. Bref, les délices d’avant la sortie qui serait envisagée pour la rentrée, en septembre.

Actes Sud, le «pinacle de mon panthéon perso» c’est ce que j’ai répondu à Didier Skorupa.
En passant, je remercie tous ceux qui m’ont envoyé des félicitations, clins d’œil, encouragements, etc… J’ai été touchée, en plus d’être ravie par cette nouvelle qui change «tout» sans rien changer de qui je suis pourtant…

Actes Sud m’ouvre ses portes et m’accueille, comme me l’a dit si joliment la charmante du téléphone.

Mon rêve se manifeste en «vrai».
Et pour Vestine cette reconnaissance sonne aussi comme une re-naissance.

dernières nouvelles

le contrat est signé avec Actes Sud, “Vestine, légende noire” doit sortir en octobre dans la collection “D’une seule voix” (pour les curieux, je parle de la version théâtre dans la section du même nom)

 

Mi négre- mi romancière ou l’histoire recomposée de Vestine “Celle qui vient du rocher” 

Vestine, en visite à Paris

Ω

J’ai rencontré Vestine à sa sortie de l’hôpital de Strasbourg fin juin 1994. Elle venait de subir une amputation après avoir survécu aux massacres Rwandais. Sa mère était morte sur une route, sa petite soeur aussi, dans ses bras. Vestine avait environ onze ans.

Ce récit pointilliste suit la mémoire presque effacée de Vestine, la fuite du village et la course de camp en camp jusqu’à Kigali. Et les cinq jours terribles, sur la route, parmi les “corps-carcasses” des mères, le cri des enfants-rouges, la mort qui vient…

L’écriture est hybride, travail de romancière ou de “nègre” aimante, une recomposition de la parole de Vestine, elle qui m’a nommée, après avoir lu le manuscrit “sa mère blanche”.

Ce dernier a failli voir le jour aux éditions Carrière, Flammarion a hésité… et malgré quelques jolis retours la rencontre heureuse ne s’est pas encore produite, sans doute car “Celle qui vient du rocher” n’est pas calibrée selon les normes (quant à savoir lesquelles…)

Aujourd’hui Vestine est puéricultrice à Strasbourg

Ω

une vidéo-téléphone et poétique de Pierre (on arrête pas le progrès): Vestine et Marie sur la plage de Noirmoutiers en 2006 http://fr.youtube.com/watch?v=D1ki1fydFQ4

Ω

Appel est lancé aux éditeurs curieux et frondeurs, le manuscrit est à leur disposition


 

3 réponses vers “Vestine, une Légende Noire (Actes Sud) sortie le 7 octobre 2009”

  1. Serge Rivron a dit

    Marie, c’était toi , En tout cas, bravo à Pierre pour ces 14 secondes échappées au monde.

  2. Anne-Marie a dit

    Ce que je viens de lire, j’aime beaucoup. Tout, le style, l’histoire. Et votre enthousiasme aussi. Je vais le mettre en lien sur mon blog, beaucoup moins bien écrit. Continuez. Il y a une vie après le travail d’EVS. En fait, une porte se ferme, pour mieux ouvrir une autre. j’ai appris ça dans le film “Beignets de tomate verte”, une belle histoire. La citation est “sachez que Dieu en ferme jamais une porte sans en ouvrir une autre.”
    En fait je travaille comme psychologue. Psychologue clinicienne de formation ma fonction plus précise est psychologue scolaire, quel nom affreux comme si une psychologue pouvait être scolaire.

  3. virginiejouannetroussel a dit

    Merci Anne-Marie!
    je suis d’autant plus sensible au message que Beignets de tomate verte -le livre- m’avait ravie avec ses élans de vie et de vif qui traversent les destinées les plus rudes… J’apprends à voir les portes ouvertes, même dans la purée de poix (je m’y efforce en tout cas)
    belle journée!

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