« Il était une fois ma jambe de bois » Voilà la première phrase de Vestine, une légende noire comme s’il m’avait fallu ouvrir cette histoire à la façon des contes d’enfance. Un conte violent qui parle de génocide, une histoire que j’ai portée longtemps avant qu’elle ne trouve sa forme définitive qui mélange l’intime et l’universel.
J’ai rencontré Vestine à son arrivée en France, à Strasbourg, en 1994. Vestine était rwandaise, rescapée des massacres, elle venait d’être amputée une seconde fois, parce que la première opération à Kigali n’avait pas été une totale réussite. Médecins du Monde l’avait placée dans une famille d’accueil. En juillet, à sa sortie de l’hôpital, nous avons passé quinze jours ensemble, avec mes trois filles. A ce moment là Vestine ne parlait pas français, elle venait de subir le pire et c’était une enfant surprenante. Je me rappelle nos rires, ses moments de silence et d’absence, son courage, sa curiosité et cette façon qu’elle avait d’avancer malgré la tragédie.
La semaine dernière, en réfléchissant à cette conférence, au thème du Corps (NB: pour la conférence de Blois) j’ai réalisé que le corps de Vestine a été central lors de notre première rencontre, durant ces quinze jours où nous avons vécu ensemble. Je me rappelle exactement du grain de sa peau, du moignon qu’il fallait masser chaque soir avant de dormir, du poids de cette enfant que j’ai portée un soir sur mon dos pour aller dans une ferme voisine, parce qu’elle n’avait pas voulu remettre sa prothèse. Je prends conscience que cette peau, ce poids là ont été essentiels pour comprendre et écrire une légende noire un jour, douze ans après.
En 97 j’ai quitté Strasbourg mais nous ne nous sommes jamais perdues de vue depuis. Il y a quatre ans, Vestine m’a demandé de raconter ce qui s’est passé pour elle pendant le génocide rwandais. Très vite, j’ai compris que ce ne pourrait être qu’un récit intime, une histoire que je devais m’approprier de façon quasi charnelle et cela pour plusieurs raisons. D’abord les souvenirs de Vestine étaient très pointillistes et si je voulais sonner juste, il me fallait dépasser le témoignage journalistique plus ou moins exhaustif, et me centrer sur les faits bruts vécus par cette enfant, à douze ans. Je n’avais ni envie ni compétence pour écrire un essai, et très vite je me suis rendue compte le peu d’éléments concrets, les souvenirs manquants ou tronqués de Vestine me conduisaient vers une narration différente, plus inventive, un récit où la part romanesque aurait une place. Je devais juste déterminer laquelle…
Vestine m’a raconté ce dont elle se souvenait, des bribes de mémoires et les cinq jours terribles passés sur la route, les jours de mort, de douleur absolue. Cela, je l’ai gardé -à un souvenir près- et il compose le cœur de mon récit.
Je dis mon récit parce qu’il ma fallu aller « sous la peau », entrer dans la chair pour comprendre par le corps la dévastation des sens, la douleur, le froid, le désespoir, la chair mutilée et la mort des proches, sous ses yeux de petite fille. Il y a nos deux corps dans ce récit: le corps martyr de Vestine et mon corps écriture…
Je compare souvent mon travail à celui d’un peintre ou d’un sculpteur et quand on m’interroge sur ma façon d’écrire, je dis volontiers que ça naît du ventre. Les mots, les phrases sont une matière à malaxer, tailler, couper et façonner. Je pourrais aussi parler de musique… Quand j’écris j’utilise mes cinq sens via la pensée. Les mots doivent prendre chair, couleur, odeur, goût et résonance. La métaphore est évidente avec l’accouchement et mon sexe a certainement à voir avec cette perception, bien sûr! Mais au delà de l’évidence je crois profondément que je n’écris véritablement que quand j’oublie le cerveau -ou disons que le cerveau fait office d’outil technique et logistique- pour aller chercher les mots dans la matière, la conscience du corps. Et pour ce récit là, c’était encore plus évident!
Je l’ai pourtant écrit deux fois, parce que ce que je vous dis en résumé aujourd’hui m’a pris du temps, 3 ans.
La première version, plus longue et poétique composait un témoignage hybride. Je crois que je n’avais pas pu entièrement me résoudre à occuper le terrain. J’ai voulu consigner chaque détail, chaque souvenir d’enfance qui revenait à Vestine, ils étaient peu nombreux et même étrangement aphones -elle ne se rappelait ni les chants, ni la langue, comme s’il y avait une occultation des sens, justement. Ce que j’ai entendu de Vestine c’était une sorte de récit distancé et pointilliste qu’il m’a fallu remettre en chair!
Cette première version -que j’ai appelé « Celle qui vient du rocher » a failli être publiée mais le texte a finalement été jugé trop hybride. Après deux faux départs, j’ai donc renoncé et j’ai rangé mon manuscrit dans un tiroir. Et puis l’été dernier, sous le coup d’une intuition j’ai décidé de le reprendre en m’écartant de la jeune femme que je connais pour inventer une Vestine romanesque qui me permettrait de trouver la distance juste. Pour des raisons de cadre, j’ai dû me résoudre à tailler dans le vif, à ôter toute la poésie qui comblait les manques, les trous de mémoires et surtout j’ai commencé à comprendre que je devais m’éloigner du modèle vivant si je voulais ouvrir mon texte. La Vestine familière me bloquait dans une sorte de fidélité rigide, il me fallait la trahir pour mieux la servir, passer de l’intime à l’universel.
Alors j’ai inventé une Nine, mélange de mes filles et de moi même, j’ai inventé un psychiatre et une famille d’accueil transposée, j’ai intégré de fausses anecdote, dont celle d’un facteur -que je trouve aussi savoureuse que symbolique.
Voilà ce que je peux dire de la trajectoire du manuscrit. Il me vient encore une réflexion sr le thème du corps.
Pour témoigner du pire de l’expérience humaine l’écrivain doit inventer une langue. Bien d’autres avant moi ont dit la difficulté de parler de la Shoa, et c’est vrai pour chaque génocide, chaque massacre quel qu’il soit, individuel ou collectif. Ce que j’ai écrit et ressenti en partant sur la piste durant les cinq jours terribles vécus par Vestine rejoint le corps. A partir du moment où la foudre éclate, la foudre des fusils, j’ai imaginé un mental figé, suspendu, une pensée pétrifiée par la violence qui était faite au corps. Je deviens sensation, je suis les sens déformés par la terreur, mais certainement pas le raisonnement. Celui-ci fuit ailleurs. Mon écriture de ces moments là, je le réalise en réfléchissant aujourd’hui, a été intuitive, sensorielle, d’une certaine façon le mental se débranche ou bien peut-être se fait tout petit, comme un outil et je deviens canal pour laisser à l’intuition et à la conscience du corps les rênes du récit.
En fait c’est tout mon corps, pensée, chair et fibres qui a été l’outil de mon écriture… guidée par l’inspiration -je ne parle pas de l’inspiration fleurie ou romantique- ou alors oui, j’ai été inspirée mais au sens premier et sacré du terme!