« Il était une fois ma jambe de bois » Voilà la première phrase de Vestine, une légende noire  comme s’il m’avait fallu ouvrir cette histoire à la façon des contes d’enfance. Un conte violent qui parle de génocide, une histoire que j’ai portée longtemps avant qu’elle ne trouve sa forme définitive qui mélange l’intime et l’universel.

J’ai rencontré Vestine à son arrivée en France, à Strasbourg, en 1994. Vestine était rwandaise, rescapée des massacres, elle venait d’être amputée une seconde fois, parce que la première opération à Kigali n’avait pas été une totale réussite. Médecins du Monde l’avait placée dans une famille d’accueil. En juillet, à sa sortie de l’hôpital, nous avons passé quinze jours ensemble, avec mes trois filles. A ce moment là Vestine ne parlait pas français, elle venait de subir le pire et c’était une enfant surprenante. Je me rappelle nos rires, ses moments de silence et d’absence, son courage, sa curiosité et cette façon qu’elle avait d’avancer malgré la tragédie.

La semaine dernière, en réfléchissant à cette conférence, au thème du Corps (NB: pour la conférence de Blois) j’ai réalisé que le corps de Vestine a été central lors de notre première rencontre, durant ces quinze jours où nous avons vécu ensemble. Je me rappelle exactement du grain de sa peau, du moignon qu’il fallait masser chaque soir avant de dormir, du poids de cette enfant que j’ai portée un soir sur mon dos pour aller dans une ferme voisine, parce qu’elle n’avait pas voulu remettre sa prothèse. Je prends conscience que cette peau, ce poids là ont été essentiels pour comprendre et écrire une légende noire un jour, douze ans après.

En 97 j’ai quitté Strasbourg mais nous ne nous sommes jamais perdues de vue depuis. Il y a quatre ans, Vestine m’a demandé de raconter ce qui s’est passé pour elle pendant le génocide rwandais. Très vite, j’ai compris que ce ne pourrait être qu’un récit intime, une histoire que je devais m’approprier de façon quasi charnelle et cela pour plusieurs raisons. D’abord les souvenirs de Vestine étaient très pointillistes et si je voulais sonner juste, il me fallait dépasser le témoignage journalistique plus ou moins exhaustif, et me centrer sur les faits bruts vécus par cette enfant, à douze ans. Je n’avais ni envie ni compétence pour écrire un essai, et très vite je me suis rendue compte le peu d’éléments concrets, les souvenirs manquants ou tronqués de Vestine me conduisaient vers une narration différente, plus inventive, un récit où la part romanesque aurait une place. Je devais juste déterminer laquelle…

Vestine m’a raconté ce dont elle se souvenait, des bribes de mémoires et les cinq jours terribles passés sur la route, les jours de mort, de douleur absolue. Cela, je l’ai gardé -à un souvenir près- et il compose le cœur de mon récit.

Je dis mon récit parce qu’il ma fallu aller « sous la peau », entrer dans la chair pour comprendre par le corps la dévastation des sens, la douleur, le froid, le désespoir, la chair mutilée et la mort des proches, sous ses yeux de petite fille. Il y a nos deux corps dans ce récit: le corps martyr de Vestine et mon corps écriture…

Je compare souvent mon travail à celui d’un peintre ou d’un sculpteur et quand on m’interroge sur ma façon d’écrire, je dis volontiers que ça naît du ventre. Les mots, les phrases sont une matière à malaxer, tailler, couper et façonner. Je pourrais aussi parler de musique… Quand j’écris j’utilise mes cinq sens via la pensée. Les mots doivent prendre chair, couleur, odeur, goût et résonance. La métaphore est évidente avec l’accouchement et mon sexe a certainement à voir avec cette perception, bien sûr! Mais au delà de l’évidence je crois profondément que je n’écris véritablement que quand j’oublie le cerveau -ou disons que le cerveau fait office d’outil technique et logistique- pour aller chercher les mots dans la matière, la conscience du corps. Et pour ce récit là, c’était encore plus évident!

Je l’ai pourtant écrit deux fois, parce que ce que je vous dis en résumé aujourd’hui m’a pris du temps, 3 ans.

La première version, plus longue et poétique composait un témoignage hybride. Je crois que je n’avais pas pu entièrement me résoudre à occuper le terrain. J’ai voulu consigner chaque détail, chaque souvenir d’enfance qui revenait à Vestine, ils étaient peu nombreux et même étrangement aphones -elle ne se rappelait ni les chants, ni la langue, comme s’il y avait une occultation des sens, justement. Ce que j’ai entendu de Vestine c’était une sorte de récit distancé et pointilliste qu’il m’a fallu remettre en chair!

Cette première version -que j’ai appelé « Celle qui vient du rocher » a failli être publiée mais le texte a finalement été jugé trop hybride. Après deux faux départs, j’ai donc renoncé et j’ai rangé mon manuscrit dans un tiroir. Et puis l’été dernier, sous le coup d’une intuition j’ai décidé de le reprendre en m’écartant de la jeune femme que je connais pour inventer une Vestine romanesque qui me permettrait de trouver la distance juste. Pour des raisons de cadre, j’ai dû me résoudre à tailler dans le vif, à ôter toute la poésie qui comblait les manques, les trous de mémoires et surtout j’ai commencé à comprendre que je devais m’éloigner du modèle vivant si je voulais ouvrir mon texte. La Vestine familière me bloquait dans une sorte de fidélité rigide, il me fallait la trahir pour mieux la servir, passer de l’intime à l’universel.

Alors j’ai inventé une Nine, mélange de mes filles et de moi même, j’ai inventé un psychiatre et une famille d’accueil transposée, j’ai intégré de fausses anecdote, dont celle d’un facteur -que je trouve aussi savoureuse que symbolique.

Voilà ce que je peux dire de la trajectoire du manuscrit. Il me vient encore une réflexion sr le thème du corps.

Pour témoigner du pire de l’expérience humaine l’écrivain doit inventer une langue. Bien d’autres avant moi ont dit la difficulté de parler de la Shoa, et c’est vrai pour chaque génocide, chaque massacre quel qu’il soit, individuel ou collectif. Ce que j’ai écrit et ressenti en partant sur la piste durant les cinq jours terribles vécus par Vestine rejoint le corps. A partir du moment où la foudre éclate, la foudre des fusils, j’ai imaginé un mental figé, suspendu, une pensée pétrifiée par la violence qui était faite au corps. Je deviens sensation, je suis les sens déformés par la terreur, mais certainement pas le raisonnement. Celui-ci fuit ailleurs. Mon écriture de ces moments là, je le réalise en réfléchissant aujourd’hui, a été intuitive, sensorielle, d’une certaine façon le mental se débranche ou bien peut-être se fait tout petit, comme un outil et je deviens canal pour laisser à l’intuition et à la conscience du corps les rênes du récit.

En fait c’est tout mon corps, pensée, chair et fibres qui a été l’outil de mon écriture… guidée par l’inspiration -je ne parle pas de l’inspiration fleurie ou romantique- ou alors oui, j’ai été inspirée mais au sens premier et sacré du terme!

Les vacances d’un écrivant ne ressemblent jamais tout à fait à celles des autres, amateurs de pâtés de sable, de trekking, qu’importe. La question qui se pose n’est pas mer ou montagne, farniente ou tourisme intelligent…on est plutôt dans la variation entre écriture et lâcher prise, nécessité d’avancer et envie de buller.

 

Longtemps je me suis levée tôt…résolument décidée à finir un texte avant la rentrée fatidique!

Pas cette année. Cette année avec mes deux mois devant et un roman en chantier à reconstruire entièrement, j’ai décidé d’ignorer la « nécessité » (avec culpabilité et chrono en aiguillons) pour laisser naître un processus neuf. J’ai alterné des journées d’écriture -entre 7 et 8 heures quotidiennes pour les meilleurs jours- et les jours blancs, sans aucun travail, aucune culpabilité non plus, à l’intuition…et j’ai regardé cette alternance entre le faire et l’être, moi au milieu.

 

Pas facile justement d’ « être » quand on a pris l’habitude d’écrire au point de sentir que celle-ci est devenu un axe majeur de son existence. Dépouillé des mots, de cette rigueur d’écrire qui peut être douloureuse mais qui semble donner un sens à l’être, il reste Soi face aux petits riens de la vie. On est nu, royalement nu…et un peu frileux même par 38 degrés à l’ombre (ah Toulouse!).

Parfois on se demande même si on est pas un peu bancal, en manque d’équilibre, dépendant de cette épaisseur étrange…la mienne revient à quinze années de sédimentations -que je me garderai d’énumérer ici, c’est une histoire longue- sans compter ces lectures par milliers qui m’ont menée imparablement à « dire les mots » à mon tour.

Quand on pratique le regard conscient -sur soi, les autres, le monde- les questions ne manquent pas. Celle de la dépendance, de la liberté, de l’être et le faire, etc, etc. Écrire peut balancer entre deux notions paradoxales: se protéger du monde -entouré de ces mots en guise de carapace ou de coussin moelleux en réinventant une réalité à coups « d’Il était une fois »- mais aussi pénétrer dedans plus avant comme on bâtit un pont, avec au bout les autres, fatalement lecteurs. On est d’abord ermite pour devenir passeur, dans l’idéal. Car écrire pour soi tout seul n’est pas un but très épanouissant. Je ne parle pas du petit ego réclameur -il existe mais ne prend pas une telle place, justement!- je parle de cette part du Soi qui aime partager avec l’autre. L’équilibre est subtil, exigeant…

 

Évidemment je n’ai rien terminé. La rentrée approche et elle n’est pas mince, mon texte qui ne l’est pas non plus va reposer en l’air, prendre de la patine, révéler ses failles mais aussi ses forces, il prendra forme ou place par un étonnant processus de métamorphose. Je pense à une métaphore idiote et prosaïque, un truc que j’ai remarqué à force de déménagements: quand on remplit un lieu tout neuf avec armes et bagages, les meubles peuvent mettre un certain temps à occuper le terrain, à remplir l’espace harmonieusement. Cela peut prendre quelques heures ou quelques jours, parfois cela ne se produit jamais (signe qu’il faut repartir!)… un texte a également besoin de ce temps de latence pour se laisser voir… il lève et prend de l’épaisseur dans le meilleur des cas comme une pâte de boulange, révèle des creux qu’il faudra pétrir à nouveau ou des grumeaux à extirper…

 

Ces deux mois n’ont pas été vains, quel que soit le résultat de mon travail (Publication?…j’ai compté les étoiles filantes, alors…)

J’ai appris à écrire en liberté, sans compter les heures pleines ou creuses, sans préjuger du résultat, plutôt centrée sur le moment présent. Et c’est le plus beau cadeau que je pouvais m’offrir, écrire et « laisser faire ». Je me suis bien aimée en écrivain attachée à sa table -ou à son coussin, pour le confort de mes cervicales!- et je ne me suis pas fustigée en bullante de rien du tout. J’ai balancé les questions quinquennales, le calendrier, les bons points ou le bonnet d’âne pour chercher un chemin au delà… et j’ai découvert sur la longueur que quand on ne force pas les choses, aiguillonnée par le petit égo tyrannique et trouillard qui adore les chronos, celles-ci s’épanouissent en douceur et en force.

Le grain germe, la pâte lève et je fais après tout un mitron très présentable…

belle rentrée à tous!

Sortie en octobre 2009

Vestine

 

Une jeune femme noire, 27 ans environ est assise sur un canapé. A côté d’elle une jambe, posée sur un coussin… 

 

     extrait « Il faut dire que le type en question était un antillais à peau bleue et moi les nègres je ne pouvais plus les voir en peinture, tous des soldats et des tueurs alors quand le facteur sonnait à la porte je courais me planquer dans l’armoire, j’aurais rampé rien qu’à l’idée qu’il me touche, il portait sûrement une arme dans son sac, il pouvait nous arroser à tout moment, tchak-tchak-tchak, avec son sourire et sa peau bien cirée, mais moi je savais, je la connaissais la joie des hommes en armes, quand ils rient et tirent dans les têtes, comme des ballons ou des pastèques, tchaktchak-tckak, ils rient au feu d’artifice des têtes éclatées ! » 

    extrait : « J’avais appris à parler français et c’est comme si les mots chassaient l’Afrique. Je lisais Zola, Mon bel oranger, des histoires de Rois Louis, de Révolution Française; à la télé je regardais les pubs où des jeunes habillés comme des sacs rivalisaient en Nike, Adidas, Schott et j’embrouillais les marques, j’embrouillais le monde, un jour à baigner dans le sang des morts, un autre à rêver devant un paire de baskets vraiment trop cool. A l’école –direct en CM1- une dame martelait que les plaques de dix forment une centaine, que le verbe fait l’action, que trois fois quatre égale douze. En Afrique, j’avais appris des choses qui n’existaient pas ici. Des choses violentes. Que la colère germe comme des petits haricots rouges dans le cœur des soldats. Que la mort frappe en plein jour, et qu’elle pue. »

Vestine Mukagataré “celle qui vient de la pierre” raconte pèle-mêle les vaches alsaciennes, Nine et ses drôles de cigarettes mauves, les règles de grammaire, la course pour ne pas mourir, la thérapie avec le bon docteur Bernstein, l’amputation, les trous dans la mémoire pointilliste, les stigmates qu’elle porte gravés sur sa peau, les bébés rouges ou les corps carcasses… Et le monologue jaillit, interpelle, avec au coeur du récit, comme une plongée en apnée, les cinq jours terribles où Vestine se perd dans l’enfer du génocide rwandais. 

J’ai voulu aller sous la peau pour dire l’indicible, mêler la lumière au sombre pour raconter l’histoire de Vestine. Il m’a fallu travestir l’intime, prendre de la distance avec la Vestine trop familière pour aller toucher, chez moi et l’autre, la justesse d’une cadence, d’une voix

Virginie Jouannet Roussel

  

la médaille de l’envers…

décembre 22, 2008

J’aime bien chercher sous les apparences,  j’aime comprendre « sous la peau”, dans la vie comme en écriture…Alors je n’allais pas bouder l’occasion, un peu difficile, lorsque mon ordinateur a été volé –entre autre…
La hantise de l’auteur !
Et quand ledit auteur sauvegarde assez mal ses textes tous les 36 du mois… heureusement j’ai encore l’essentiel, le reste c’est un peu de travail qui se retrouve ou se ré-écrit, ou bien s’oublie sans regrets.
Les textes qui moisissent dans les tiroirs virtuels, finalement…

Les mots sont comme les vivants, ils respirent mieux à la lumière, on se les passe, on les repose, on s’en rappelle un peu, leur trace loge parfois dans un souvenir diffus, une impression de lecture, vague ou aiguë.
Je m’aperçois avec le temps que ne suis pas une collectionneuse de textes avortés. Et cela me rend plus « écrivain » en un sens, ce plaisir à voir les mots vivre, les retours de lecteurs, les textes repris au théâtre, manipulés autrement, dits par d’autres bouches, parfois avec d’autres intentions que les miennes. Une fois lâchés en public, ils ne sont plus tout à fait à moi et c’est tant mieux.

Au théâtre, justement, on m’a souvent dit que j’étais un auteur plaisant. Encore vivante mais pas tyrannique, acceptant des coupes, des changements. Il m’est même arrivé de ne pas reconnaître des tirades que j’avais écrites parce qu’elles étaient passées par un autre « tamis ».

La liberté que prennent les mots me ravit.
En ce sens, le lecteur a « toujours raison ». On peut chercher à comprendre un écrivain et son œuvre, débattre avec lui des intentions, de l’implicite, on peut raisonner intelligemment mais l’impression de lecture est intime et irréfutable.

Les nouvelles de « l’amour est un carburant propre » sont qualifiées diversement ; acides, légères, crues, un peu désespérées, teintées d’humour, etc.
Chaque lecteur s’approprie une cadence ou une couleur. Je m’étonne parfois mais je ne m’insurge jamais, j’aime trop la liberté de celui qui lit pour lui expliquer quoi trouver dans mes textes.

Les mots voyagent à leur guise, ils trouvent des chemins, font des ricochets, créent des échos… Je les regarde vivre à l’occasion, comme un jardinier regarde pousser ses plantes et puis je vais semer ailleurs.

C’est l’histoire d’une fille qui ne lâche rien. En tout cas, pas sur ce que vous lui faites lire. Quelqu’un qui lit avec ses tripes, ses sentiments, et ce qu’elle est. Qui lit à la fois dans sa chair et à fleur de peau. En profondeur et en surface. Qui lit aussi avec son expérience, et son oeil aiguisé, de lectrice professionnelle.
Quand vous donnez quelque chose à lire à Virginie, vous ne le donnez pas à un vague pote qui sera forcément émerveillé par votre superbe prose. Vous le donnez à quelqu’un d’exigeant, pour qui rechercher la justesse est une ligne de conduite.

Non, quand vous rentrez en littérature avec Virginie, elle ne lâche rien. Elle renvoie des échos de fond, des pistes de travail sur la forme, et ne se contente pas d’un à peu près. Elle vous dit « il me semble que… » ou « Tu devrais rechercher du côté de… », et au moment où elle le dit, vous savez qu’elle a raison. Pour autant, elle ne fait pas le boulot à votre place. A aucun moment, elle ne fait, elle, le travail de réécriture. Alors oui, il vaut mieux le savoir: vous en bavez!!! Mais que de jubilation, aussi, de voir au fil du temps les choses s’affiner sous votre clavier…!

Serait-elle donc un professeur sinistre et rigide, a l’exigence dénuée d’humanité???
Que Nenni! Car attention, dans ce que Virginie ne lâche pas, il y aussi votre main. Hésitante, complexée, retenue, qui n’ose pas toujours, qui ne sait pas comment… C’est compliqué, et inquiet, la main d’un auteur. Virginie veut le meilleur, mais sait aussi transmettre ses encouragements. Dire qu’elle y croit. Renvoyer le positif. En bref, mettre du charbon dans la chaudière, de telle sorte que la loco de votre création avance encore un peu. Il y aurait quelque chose d’étonnant à ce que le sourire qui vous accueille quand vous la rencontrez ne vous porte pas quelques heures, quelques jours, ne se rappelle pas à vous quand vous faites mine de désespérer et de lâcher l’affaire.

Alors c’est un grand bonheur, oui, que de voguer en sa compagnie au fil d’un « échange » littéraire (le mot « conseil » me semble en deça de l’aventure, peut-être trop à sens unique). Elle vous écoute, écoute votre texte, et s’y glisse pour en tirer le plus beau, en respectant votre univers, votre style, votre « patte ». Je doute fort qu’elle essaye jamais de tirer la couverture à elle. En revanche, qu’elle vous aide à en tricoter une qui vous convienne, certainement.

C’est une histoire à 3: un texte, son auteur, et Virginie. Une histoire charnelle et sentimentale, ou rien n’est anodin, ou rien n’est laissé au hasard.

Une belle histoire.

Gaëlle Pingault

NB: l’intégrale de sa lettre…Pour info, Gaëlle va sortir son recueil avant la fin de l’année chez un petit éditeur


Un mail est tombé, Sarah Funel, l’attachée de presse des 400 Coups, m’écrit, je cite « Il s’est vendu à 330 depuis parution. C’est un bon chiffre par rapport à nos autres titres en littérature »

J’avoue que pour le « coup » je n’ai pas grimpé au plafond, ni chuté à la cave non plus, qu’on se rassure, je suis encore suffisamment lucide sur l’édition pour en connaître les difficultés… Mon premier recueil avait fait un « beau » score avec la réédition, environ 3000 exemplaires, du moins je le suppose, le service après-vente de certaines maisons laissent un peu à désirer question transparence et commodité…

Il n’empêche, je continue à m’étonner de la frilosité de nos médias quand il s’agit de parler de la nouvelle ou de la promouvoir. Le genre implique-t-il –sauf miracle nommé Gavalda- la quasi clandestinité ? A moins bien sûr d’avoir un nom déjà pailleté en suffisance pour espérer attirer l’attention du journaliste-chroniqueur !

Je ne suis plus tout à fait profane en la matière et je me balade aussi des deux cotés de la barrière – auteur, lectrice « pro », jurée, lauréate, acceptée, refusée- j’ai vu comment cela fonctionnait, de la petite à la moyenne maison d’édition et même dans certaine maison importante pour qui je travaille. Quelles que soient les différences, les circonstances, les aléas et les lois du marché, il reste une étape incontournable, celle de la promotion.

Un petit casse-tête chinois en guise d’exemple : certains lecteurs me demandent quand je passe dans telle ou telle ville faire une signature… Ma foi, pas tout de suite ! Pour « signer » un livre il faut être connu un tant soit peu (le serpent qui se mord la queue, me direz-vous) et si par miracle on décroche le pompon (il existe des libraires un peu fous, forcément indépendants, qui invitent les auteurs peu connus) mieux vaut savoir où l’on met les pieds : le chaland est avide de gloires estampillées- et à la télé c’est encore mieux !

J’écarte la librairie de « son » quartier (voir « les aventures d’une signeuse » ). Restent les salons du livre, qui demandent autant de patience que d’humilité pour un résultat souvent peu probant.

Chacun a sa stratégie et j’ai peut-être trop usé mes sandales au long de ce parcours du combattant, justement, pour foncer le cœur battant droit dans les miroirs aux alouettes (ça casse et ça pique !) Dix ans de concours de nouvelles, quelques salons –polar surtout- ça vous met du plomb dans le cerveau et un peu dans l’aile, je parle des illusions ailées bien sûr, pas de ma face angélique que je ne voudrais pas déplumer. Mes plumes me sont utiles, toutes sans exception !

Alors quoi faire ? La retap dans les salons-où-il-faut-absolument-serrer-des-mains ou dans la boîte branchée et parisienne du moment? Pas vraiment dans ma nature.

Internet ? C’est fait !

Le siège des rédactions culture ? heu…juste un mail qui n’a rien donné, les réponses c’est pas des masses dans la politique des Grands occupés. D’ailleurs, si je m’y colle vraiment à ces soirées branchées, j’écris quand ? Planquée dans les toilettes du dernier salon où l’on cause ? Ou bien entre 3 et 4 heures du mat, grisée par les bulles de champagne ou mieux encore par l’absinthe qui rend fou et forcément génial ?

On peut aussi être écrivain et normal, c’est ce que je me tue à répéter aux gens qui me trouvent vachement « humaine ». J’ai pas encore de puce bionique et je dors comme tout le monde (d’où mon incapacité à arpenter tous les fronts justement, du salon salonnard au mien de salon, où trône mon ordinateur).

Je ne suis pas non plus une bête de plateau télé (pas celui qui se mange, l’autre) mais après tout z’ont qu’à m’inviter pour voir, ça pourrait faire un carton ! Je regarde cette surenchère médiatique, la frénésie d’être là où il faut –the right man in the right place- sous les sun-lights, la façon de parler haut et fort, accrocheur et provocateur parfois qu peut vous aider à décrocher la queue du Mickey… Oui, mais encore ?

Inutile de mentir, je ne suis pas prête à changer ma « normalité » contre un plumeau de paon pour séduire les zappeurs-blasés-branchés ; je persiste à croire qu’on peut y arriver autrement.

Et je me demande, avec ces 330 exemplaires, si ma petite rivière finira par se jeter dans le grand Fleuve au lieu de prendre son temps dans les méandres.

En attendant, j’ai un texte sur le feu…

Trois mois que « L’amour-carburant » est sorti, sans compter les poussières…

J’entre dans une période doublement ambiguë, celle des vacances d’abord, tout ralentit, le rythme général s’apaise (pas le mien, ce doit être un credo personnel, à ce point !) et celle du temps qui file avec les questions en cortège « Alors ton livre se vend bien ? » « Tu as eu d’autres articles ? Et les répercussions ? » etc, etc.

Délibérément, je n’en sais trop rien. J’ai décidé une fois pour toute que je harcèlerai pas mon éditrice et sa maison d’accueil, les 400 coups, question de confiance et aussi philosophie intime…

Je clique néanmoins régulièrement sur le net pour traquer l’éventuel article, je m’aperçois que l’on parle du livre décidément bien davantage au Québec, je fais mes premières armes de blogeuse, des armes enfantines comparées à ce qui se produit sur la toile, tant pis, j’aime bien l’aventure qui consiste à dire les choses qui me ressemblent même si ce n’est guère formaté et que je manque d’habileté en la matière.

Petit rappel en forme de « 4eme de couv’ » :

L’amour est un carburant propre parle de rencontres hasardeuses et charnelles, de transgressions multiples, de coups de lune et d’ange en plastique, de vérité cachée dans un caillou, de grain de sable et de tempêtes, du hasard des fléchettes ou du mystère des chaussettes dépareillées, de tranches de vie et de tournants en épingle à cheveux, de saut de puce, de l’ange, de grande et de petites morts… avec en guise de fil rouge la quête du vif !

J’aime ces récits, j’aimerais qu’on les aime, que le bouche-à-oreille fonctionne, que la nouvelle ne soit pas un ghetto littéraire, que les journalistes soient suffisamment curieux pour s’aventurer à lire « ailleurs » plutôt que d’arpenter les terrains rebattus (selon les prescriptions commerciales de la norme très calibrée) bref, j’ai beaucoup de désirs et ceux-là ne relèvent pas que de l’ego repu, ce serait trop fastoche, un peu de profondeur supplémentaire pour la griserie du vertige…

La vie, qui est bien faite selon les véritables sages, m’empêche de totocher trop longtemps sur les aléas de l’édition ou la condition de l’écrivain. D’abord je travaille trop pour m’arracher les cheveux (notamment à mes lectures pro). Ensuite, surtout, j’écris de nouveau et ce n’est pas de la tarte ! Cette fois (ce n’est pas la première, qu’on se rassure !) je m’attaque au roman, format nettement plus présentable selon les normes éditoriales en vigueur, faut-il le rappeler…

Mon roman-casserole, mon récit à l’aveuglette, un truc encore biscornu, une mosaïque qui va cahin-caha, il lui manque les pieds et de l’ordre, des chapitres, un personnage et un fil rouge qui tienne l’ensemble et l’harmonise.

Tantôt il m’effraie – mon envie de renouvellement n’a rien de confortable, et le fil narratif me mène vers des régions mouvantes- tantôt il m’aiguillonne – si je réussis à « dire comme je sens » il sera extra !

Pour pimenter la chose, j’ai intérêt à ne pas trop m’égarer et à boucler tout ce qui pourra l’être avant la rentrée ; celle-ci ressemble à un fourre-tout à têtes multiples (les ancêtres parlaient d’hydre) et moi au milieu de tout ça il va falloir que je tienne le choc !

Il n’empêche je me tiens là, entre un recueil déjà né et un récit à venir, qui m’alourdit un peu et me nourrit tout à la fois… En vérité et pour nouer la boucle : ce n’est pas que je tienne à suspendre le temps au bout de mes pinces à linge, plutôt qu’il soit donné à « L’amour est un carburant propre » l’occasion de se dilater à sa guise et faire des ricochets…

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Pour aider les ricochets, il m’arrive aussi d’écrire-dessiner des mantras

Hier, ma fille aînée, (laquelle est une lectrice gourmande depuis longtemps et une Merveilleuse par nature) ma fille donc me disait qu’après avoir lu mon dernier recueil de nouvelles –qu’elle a adorées !- elle s’était replongée dans « Les hommes sont des petits poucets » pour comparer… Elle avait lu ces nouvelles à leur sortie, elle avait alors 14 ans.

Le constat est flagrant. Si elle reconnaît parfaitement ma pâte, elle a noté la densité du noir, une désespérance qui s’est depuis comme allégée, traversée par la légèreté et une lumière évidente. Autant dire que l’écriture est une manière de se dénuder imparable, quelle que soit la fiction qui vous occupe.

Cette idée là me ravit. J’écris comme « je suis », je n’avance pas dans la vie sans avancer dans l’écriture, réalité et fiction ne sont pas deux citernes étanches mais des vases communicants et si besoin était de preuve, en voilà une écrite noire sur blanc !

Le plus magique de la chose c’est que j’écris souvent à « l’aveuglette », poussée par une nécessité dont je ne distingue par toujours la forme, branchée à un canal que je me contente de deviner. Je pourrais le nommer « Inspiration » au sens noblement profond du terme, car le mot est chargé d’images d’Epinal, sauf à le dépoussiérer. Il y a derrière cette nécessité une part de moi, l’impalpable, la magicienne…

Je ne suis pas un écrivain à « plan » -ni quinquennal ni carriériste. La structure d’un récit se développe en moi, de façon quasi charnelle, je ne trouve pas d’autre image, et s’il m’arrive, surtout en cas de roman, de noter quelques idées ou développements sur une feuille (que je m’empresse d’égarer après) je « préfère » que toute cette cuisine se concocte en interne (je n’ai guère le choix du reste, chassez le naturel…)

Je peux ainsi porter longtemps une histoire et des personnages, sans trop m’en préoccuper d’ailleurs. Moi qui suis capable de pinailler indéfiniment pour comprendre la substantifique moelle, moi la tricoteuse incurable de liens, celle qui a besoin de la caution des mots clairement énoncés, d’une pensée lumineusement reconnaissable, moi qui cherche des échos chez les maîtres penseurs, j’arrive à lâcher prise sur mes propres fictions, convaincue dans le fond qu’elles se développent à mon insu. Un jour, tôt ou tard, l’instant magique arrive, qui dénoue un passage, une intrigue, qui livre un tournant, un rebondissement. Sans doute est-ce là le plus savoureux de mon labeur. Et j’aime savoir et sentir que je suis branchée à une part qui me dépasse…

Cela ne veut pas dire que je ne « souffre » pas dans l’écriture. Celle-ci peut être laborieuse, résistante, fuyante, parfois je cavale derrière comme une dératée (pourquoi me vient l’image du petit garçon coursant un oiseau pour lui saupoudrer la queue de sel?)

La cuisine de mon roman –celui qui est en suspens, mon roman casserole comme il m’arrive de l’appeler, qui s’éternise et roule derrière moi en guirlande de voiture à mariés- fera l’objet d’une autre chronique…mais à intervalles, le bougre me fait trépigner d’impuissance, il est si « gros » et moi je m’entête à le porter, je m’efforce de sentir la danse naître, harmonie dans mon ventre, comme si c’était ma chair même qui prenait les commandes…

Il y a des jours où je me demande pourquoi je suis pas plus intellectuelle et déraisonnable »…Et il y a d’autres jours où je me demande pour quoi je ne suis pas, au choix: Barbie au pays des cocktails-palmiers, Mozart, un génie heureux –qui crée sans maudire- un sage bouddhiste, une jouisseuse légèrement décérébrée -Barbie en mieux-, un arbre -tranquille, pas de ceux qu’on vient raccourcir dans la forêt amazonienne ou assaisonner de monoxydes en plein Paris- une montagne et même un galet modeste et serein, bref….

A mes yeux, un intellectuel est un « maîtriseur » de pensée. Certains m’émerveillent par leur brio, d’autres m’effleurent sans me toucher. N’importe, ils parlent haut et clair et les citations qu’ils font tombent toujours à pic, pile poil au pinacle d’une pensée bâtie en altitude. J’admire leur capacité à tenir la bride à leur raisonnement. Le mien s’emballe trop souvent pour que je me laisse qualifier d’intellectuelle sans renâcler (non, la jument verte n’était pas ma grand-tante, faut pas pousser non plus).

Pour l’écriture c’est pareil. Il y a des écrivains rigoureux, qui vont leur chemin du point A au point Z, les yeux ouverts, sachant peu ou prou quels méandres ils exploreront. C’est une chose qui me surprend, qui peut me faire envie mais que je ne sais pas pratiquer car telle n’est pas ma nature. Le plus drôle de cette histoire c’est que pour en arriver à ce constat il a fallu céder à l’évidence –parfois effrayante- que mon intuition me guide et qu’il ne sert à rien de lui résister…Je ferme les yeux, je trébuche, je repars mais si je triche avec cette nature, que j’entrouvre l’oeil pour voir et me rassurer, je m’aperçois que je me plante encore plus sûrement, l’écorchure est sévère… Il serait illusoire de me ranger dans la catégorie bipède raisonneur à sang-froid. Plutôt résonneuse à échos…

Bon, je ne sais plus où j’en étais… ça c’est justement développé « tout seul ». Alors je reprends mon titre (un peu de recentrage) pour aboutir à cette conclusion que l’écriture m’accompagne, m’habille ou me dévêt, ô combien révélatrice de mon cheminement.
Il y a de la lumière et de la légèreté toute neuve en moi (quelques années à peine) et un regard sur le monde plus indulgent et engagé à la fois, une conjonction des méandres (pensée, vie, désirs, quotidien, chagrins, leçon, expériences, rencontres et tout le toutim…)
L’essentiel est d’éviter le piétinement. Dans la vie, quelle évidence, et dans l’écriture, corollaire tout aussi évident !

A l’orée de l’écriture (j’y suis justement ! deux mois pour cela !) je deviens comme une enfant curieuse au bord d’un territoire encore caché. Je ne sais pas ce que je vais découvrir de moi-même et du monde, je fais confiance même si je suis tentée aussi par la maîtrise supposée de mon âge…

Les enfants sont des aventuriers véritables qui ne se posent jamais la question des bagages. Alors l’adulte, la grande, la raisonneuse laisse la bride à l’enfant intérieur. Lui et moi nous vase-communiquons…

PS : ultimes corrections après avoir reçu l’avis d’un ours-cow-boy qui me connaît et me regarde « bien »

Ω

Le métier de l’écriture est une drôle de chose, d’autant plus singulière que l’écrivain bosse reclus et pour ce que la rumeur populaire en sait, il pourrait tout aussi bien faire une sieste, siroter une absinthe (pour le génie défaillant) ou jouer aux billes (cultiver son enfant intérieur)…

Pour beaucoup, écrire ce n’est pas travailler. C’est parfois très mal payé, (une rentabilité à faire pâlir d’envie un colleur d’étiquettes) ça ne sent pas la javel, ne donne pas droit à des tickets restau, et cela pourrait même vous faire passer pour dilettante… dilettante de cachets, sans doute, mais quant à croire qu’on peut allier paresse rêveuse et succès éditorial, mieux vaut oublier, car un écrivain sérieux est un pinailleur, acharné sur sa copie.

Le jour où l’on est publié, toutefois, votre entourage -du charcutier traiteur à la grand-tante- a tendance à vous considérer autrement… Vous devenez un « artiste » et vos éventuels coups de lune se trouvent ainsi justifiés. Quant au rapport qu’on entretient avec sa propre image, c’est une autre histoire…

Pour ma part j’ai décidé une fois pour toute de ne pas me réduire à un rôle, même aussi glorieux, je ne porte pas de plume à la boutonnière et je me fais ménagère quand je torchonne, mère de famille quand je croise mes filles, lectrice quand je lis pro (en mettant au tiroir mes goûts perso) AVS quand j’assiste. Ce qui ne m’empêche pas de sacrifier aux affres qu’on imagine, de trébucher dans les pièges de l’ego, ceux de la légitimité, ou de rosir quand un lecteur me dit son plaisir ou son trouble.

Au cours de mes pérégrinations d’auteur, j’en ai rencontré d’autres et j’ai pu apprécier la diversité de la population… l’écrivain aspirant et maudit qui rêve de pourfendre les éditeurs, l’auteur publié mais-pas-encore-connu, ou un brin –l’échelle varie et ces degrés sont subtils- l’écrivain bourlingueur de longue date qui vit, respire et s’habille écrivain, l’écrivain frustré qui n’a jamais écrit, j’en passe de plus saisissants…

Je suis passée par là, j’y repasse parfois, mais depuis 15 ans que je m’y colle je suis moins dupe des pièges et j’ai appris au moins une chose : quand l’écriture n’est pas une fanfreluche mais une nécessité, elle devient un outil à fonctions multiples, mieux que le couteau Suisse. Un outil de connaissance intérieure et une façon de regarder l’autre, le monde, d’apprendre à vivre, « d’ouvrir » large.

Longtemps, j’ai sacrifié à l’adage implicite : « Il faut souffrir pour avoir du talent ! » puiser au loin, au profond, dans le noir. Et puis la légèreté est venue, d’abord en acceptant les règles du jeu, même si elles ressemblent parfois à un casse-tête chinois (ou un mode d’emploi Ikéa, décidément il me tient celui là…)

Plaire aux éditeurs, arriver au bon moment, faire la rencontre heureuse, surfer sur la vague est une chose qui ne doit pas se faire au prix d’un reniement ni celui de la complaisance. Alors trouver l’équilibre… Accepter que je ne suis pas toujours une bête de concours du rond de jambe mondain (pourquoi pas les comices agricoles tant qu’on y est !) Prendre les refus pour ce qu’ils sont, des outils encore… Quant aux « oui », ceux qui vous assomment parfois autant que les « non » (j’ai testé ! 40 de fièvre à ma première « médaille » de concours) ils sont tout aussi formateurs, pour peu qu’on atterrisse après avoir lévité !

Mon dernier recueil est ma plus belle aventure éditoriale. Or, malgré quelques jolis échos, ce ne sont pas tant les circonstances extérieures et médiatiques qui expliquent mon plaisir (de ce côté-là, je brûle encore des cierges, je porte des toasts aux anges, et je m’agite pour trouver des idées brillantes de promo) mais plutôt parce que je « reconnais » ces textes. Je me répète, je sais, mais j’aime y revenir (championne toute catégorie quand il s’agit d’aller pinailler sur le sens des choses)…

Si je peux espérer la reconnaissance publique, la mienne vient en amont et cette légitimité est assez neuve, finalement… J’ai reconnu « L’amour est un carburant propre », l’enfant est officiel mais il y a plus encore… Je m’aperçois que j’attends moins la légitimation d’un éditeur. Et j’ai pu ainsi reconnaître d’autres textes, un recueil poésie (celui-là est en passe d’être publié, merci Neil !) une adaptation théâtrale montée –seulement – deux fois mais formidablement ! un témoignage refusé pour l’instant auquel je crois pourtant –j’y reviendrai dans une chronique, le sujet et ses formes le méritent !…

Et je comprends alors que ce n’est pas tant le but qui est essentiel que le cheminement qui mène à celui-là, la façon qu’on a de marcher, l’accord harmonieux entre soi et les autres. Etrange paradoxe de devenir soi pour mieux s’ouvrir au monde. J’y vois un secret « magique » aussi évident que compliqué, un paradoxe absolu comme je les aime, qui sonne un peu comme « De l’oeuf ou de la poule »…

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Un mois et demi que mon livre est sorti en France, et au moins deux au Québec, ça c’était la cerise sur le gâteau parce que j’ignorais la chose…
Un article a entériné le passage (Montréal) un autre sur le site d’Encres vagabondes, le troisième (l’article très local et tant mieux pour lui)… les autres sont à venir, j’espère, doigts croisés, bougies votives, exercices de confiance qui hésitent entre Coué et Thich Nhat Hanh (pour ne citer que lui)

Ce qui nous mène à la problématique de l’écrivain bien planté dans son époque, lequel a tout intérêt à être connu pour se faire reconnaître…ou bien l’inverse ? De l’oeuf ou de la poule ? J’adore cette interrogation absurdement judicieuse…

Voilà en tout cas une occasion en or pour expérimenter la pratique du « ici et maintenant » un joyeux mélange de détachement, créativité, relativité, humour, lucidité, acceptation, confiance et j’en oublie de plus paradoxaux…
Parfois l’exercice est drôle, parfois nettement moins, parce que la « chance » de l’écrivain tient à tant de choses mêlées…
Il faut y croire sans forfanterie ni vanité, il faut y croire même en dépit des apparences et –ce qui est plus ardu- il faut y croire « à priori » sans préjuger du résultat… Car quel qu’il soit, cela ne doit pas entamer la confiance ni abattre l’écrivain… Notoriété ou pas, celui-ci doit continuer, remettre son ouvrage sur le métier, jouer les pénélope ou les sages ermites, sinon, autant se reconvertir au macramé (on fait des nœuds avec ses doigts plutôt qu’avec son mental, un embrouilleur de première)

Cette « fois » c’est différent… d’abord je me sens autre que celle qui sortait son premier recueil de nouvelles, en l’an 2000, et qui croyait que le ciel s’ouvrait pour lui dérouler son tapis rouge (une variante de mes ancêtres les gaulois et leur ciel en chute libre…plutôt Moïse et sa mer, tout aussi rouge que le tapis glorieux…)
Etre publiée s’apparente un peu au baccalauréat. J’ai donc passé l’examen aux éditions du Rocher. Un passage obligé pour la suite…la suite, justement, c’est la reconnaissance… Si celle du public reste en apparence circonstancielle, la reconnaissance intime ne relève que de soi.
Ma naïveté je ne la regrette pas, elle m’a appris des choses. Et puis j’ai eu aussi de belles surprises. La plus savoureuse ? Etre publiée en chinois (4 nouvelles du recueil « Les hommes sont des petits poucets ») parmi quelques écrivains majeurs pour une revue au titre évocateur, World Literature, tout un programme. Le mistigri du lot, c’est moi ! En guise d’estampille, on reconnaît ma bouille, pour le reste les idéogrammes chinois prennent beaucoup moins de place que le français.

Certes, « je ne mange pas » encore écrivain… cette douce assurance –« rassurance » !-, vivre de sa plume appartient encore au domaine du désir caressé.
Est-ce vraiment si grave ? Parfois oui, quand j’expérimente la pesanteur et la gadoue ambiante, les factures (ah, mon plombier !) la course aux boulots qui paient et qui plaisent…parfois il suffit d’un peu d’humour en regardant le monde autour. Ou regarder en dedans, regarder la forme de son désir, son moteur…
Pour la première fois, je reconnais pleinement un écrit. Il y a du noir dedans (comme tous les rieurs, j’ai une propension à m’y laisser glisser) mais aussi de la lumière, des paradoxes comme j’aime, une manière de raconter assez « impressionniste »… et surtout il y a adéquation entre mon regard et mon désir de dire. Voilà au moins une source de légèreté. La légèreté me paraît être un outil indispensable à l’écrivain, étendons d’ailleurs au plus large, à l’homme pensant…

De l’œuf ou de la poule ? De l’un et de l’autre évidemment, car l’œuf contient la poule –qui contient l’œuf- et le monde en réduction en prime !
Belle idée magique, non ?